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par | 10 Nov 2023 | Évaluation | 0 commentaires

« SES YEUX BRILLAIENT LORSQU’IL ME RACONTAIT L’ACTIVITÉ » : L’IMPORTANCE DE LA SENSIBILISATION À LA DIFFÉRENCE DÈS L’ÉCOLE PRIMAIRE

Camille Gauthier-Boudreault, erg., Ph.D. [13-045]
Professeure en ergothérapie, Université du Québec à Trois-Rivières, Campus de Drummondville

Jacob Michaud-Pelletier
Enseignant spécialiste en musique, Centre de services scolaire de la région de Sherbrooke

Émilie Vachon, erg, M.erg. [13-045]
Ergothérapeute, Direction du soutien à domicile et des services spécialisés en gériatrie, en déficience et en trouble du spectre de l’autisme du CIUSSS de l’Estrie-CHUS

Marianne Nadeau, TES
Technicienne en éducation spécialisée, Direction du soutien à domicile et des services spécialisés en gériatrie, en déficience et en trouble du spectre de l’autisme du CIUSSS de l’Estrie-CHUS

Véronique Rainville-Lajoie, erg., M.Erg. [13-045]
Ergothérapeute, Direction du soutien à domicile et des services spécialisés en gériatrie, en déficience et en trouble du spectre de l’autisme du CIUSSS de l’Estrie-CHUS

Katerie Bellemare, stg. en erg.
Stagiaire en ergothérapie, Université de Sherbrooke

Mélissandre Berrouard, stg. en erg.
Stagiaire en ergothérapie, Université de Sherbrooke

Léa et Josef sont en sixième année du primaire. Dans leur école, on leur a mentionné qu’il y a des classes spécialisées. Les enseignants leur disent que les élèves qui les fréquentent sont autistes ou ont une déficience intellectuelle. Léa et Josef leur parlent très peu parce qu’ils les trouvent bizarres, ils en ont même un peu peur même s’ils ne le disent pas tout haut. Effectivement, ils ont constaté que ces élèves étaient parfois dans leur bulle, bougeaient leur main d’une étrange façon, criaient ou parlaient fort dans leur classe ou dans le corridor, et étaient accompagnés la plupart du temps d’un adulte pour les aider à participer aux différentes activités scolaires. Il est vrai qu’ils ont eu peu d’occasions de partager un moment agréable ensemble. Souvent, les élèves de ces groupes sont un peu en retrait lors des évènements où toute l’école est rassemblée. De plus, Léa et Josef n’ont pas de personnes dans leur famille qui présentent des différences comme celles-là.

QUAND LA SENSIBILISATION PASSE PAR LA MUSIQUE
Cet automne, Monsieur Jacob, leur professeur de musique, leur a proposé un nouveau projet. Ils pratiqueraient diverses chansons de Noël dans le but d’aller rencontrer les personnes qui fréquentent le centre de réadaptation en déficience intellectuelle et en troubles envahissants du développement (CRDITED¹ ) se trouvant à quelques rues de leur école afin de jouer et chanter avec elles durant une période, soit une heure environ. Au début, ce projet les a un peu déconcertés et inquiétés. C’est la première fois qu’on leur proposait un projet comme celui-là. Léa et Josef s’imaginent alors plusieurs scénarios dans leur tête en imaginant à quoi ressemblerait un tel centre, car ils n’en ont jamais entendu parler. Ils ont seulement les émissions de télévision ou des films comme références. Monsieur Jacob leur a dit que tous les groupes d’élèves de cinquième et de sixième année ainsi que les classes du point de service Trouble du spectre de l’autisme allaient y aller une fois (environ 80 élèves au total). Comme il y a trois groupes (les élèves des classes du point de service se sont joints aux autres élèves), l’évènement se répétera trois fois. Il les rassure en leur expliquant qu’il a fait plusieurs projets musicaux avec des personnes ayant une déficience intellectuelle et que nous avons beaucoup de choses à apprendre de celles-ci. Il leur explique que la musique est un langage universel et une belle porte d’entrée pour interagir avec des personnes qui communiquent différemment que par la parole. Monsieur Jacob leur parle de Mathilde, sa belle-sœur, qui a une déficience intellectuelle profonde et qui adore la musique. Il leur dit qu’elle peut passer des heures à l’écouter jouer de la guitare. Que grâce à la musique, ils partagent des moments inoubliables, axés sur le moment présent.

UN PROJET COLLABORATIF ENTRE ERGOTHÉRAPEUTES, ENSEIGNANTS ET TECHNICIENS EN ÉDUCATION SPÉCIALISÉE
Pour l’aider dans son projet, Monsieur Jacob a sollicité la collaboration de plusieurs personnes, qui ont immédiatement accepté de participer. Il leur explique que le but de ce projet est de sensibiliser et développer l’ouverture d’esprit à la différence des élèves en prenant part à un projet musical. Son premier souhait est de faire réaliser aux jeunes que les personnes ayant une déficience intellectuelle ou toute autre incapacité ont le droit et méritent aussi de participer à des activités sociales et artistiques. Son second souhait est de faire vivre aux personnes qui fréquentent le centre une expérience musicale signifiante, celle-ci leur permettant de socialiser et de participer en mettant à profit leurs compétences. Émilie, Véronique et Marianne sont, respectivement, ergothérapeutes et technicienne en éducation spécialisée au CRDITED. Elles partagent le rêve de Jacob de contribuer à rendre la société plus inclusive pour les personnes ayant une déficience intellectuelle. Ces quatre partenaires sont d’accord qu’une grande partie de la sensibilisation à la différence passe par les jeunes, à leur exposition à des évènements positifs et communs. Sous la supervision d’Émilie et de Véronique, leurs stagiaires en ergothérapie ont adapté les chansons de Noël en images (pictogrammes) afin que Marianne et les autres intervenants puissent pratiquer les chansons avec les groupes de personnes qui fréquentent le CRDITED qui allaient être présents lors de la venue des élèves. Émilie, Véronique, Marianne et Monsieur Jacob se sont aussi rencontrés afin de discuter des instruments de musique utilisés afin qu’ils puissent être adaptés aux capacités des personnes qui participeront à l’évènement, le but étant que chaque personne puisse s’engager pleinement dans l’activité. Le choix s’est arrêté sur diverses percussions qui peuvent facilement être prises ou s’attacher au poignet.

Monsieur Jacob a aussi demandé à l’ergothérapeute de son école, Caroline, de rencontrer ses élèves afin de leur présenter ce qu’est la déficience intellectuelle et de leur offrir quelques éléments pour faciliter leur interaction avec les personnes qu’ils allaient rencontrer. En collaboration avec une professeure en ergothérapie qui se spécialise dans le domaine de la déficience intellectuelle, Caroline a préparé une présentation utilisant plusieurs vidéos et exemples cliniques facilement accessibles pour les élèves afin qu’ils se sentent préparés à l’activité. Léa et Josef ont beaucoup apprécié cet atelier donné par Caroline, car c’était la première fois qu’on prenait le temps de leur expliquer ce qu’était la déficience intellectuelle, qu’on leur offrait des occasions de se familiariser avec leurs différences, de les comprendre et d’apprendre à interagir avec eux.

UN ÉVÈNEMENT MUSICAL AXÉ SUR L’OUVERTURE ET LE RESPECT
Léa et Josef ainsi que les autres élèves de cinquième et sixième année ainsi que des classes du point de service Trouble du spectre de l’autisme ont pratiqué les chansons de Noël à plusieurs reprises durant le mois de novembre. Chaque groupe avait choisi une chanson de Noël à pratiquer. La dernière semaine avant l’événement, Monsieur Jacob a pris le temps en classe de musique de discuter avec eux de comment ils se sentaient à l’approche de l’évènement. Léa et Josef ont pu dire qu’ils étaient un peu stressés, car c’était une expérience nouvelle pour eux, mais qu’ils avaient quand même hâte de rencontrer les personnes qui fréquentent le CRDITED. Monsieur Jacob fut d’ailleurs très surpris lorsque les élèves lui ont demandé si Mathilde allait être présente, car ils avaient hâte de la rencontrer. Elle allait d’ailleurs être présente pour deux des trois activités. Ce fut un beau moment de partage en toute simplicité. Ainsi, dans une matinée de décembre, accompagnés de deux membres du personnel de l’école, Léa et Josef avec les autres élèves de leur classe se rendent au CRDITED pour chanter et jouer de la musique avec les personnes ayant une déficience intellectuelle qui fréquentent l’établissement.

Pour faciliter l’interaction, les personnes fréquentant le CRDITED ont leur nom indiqué sur des étiquettes collées sur leur chandail ou leur fauteuil roulant. Monsieur Jacob est arrivé plus tôt pour installer la salle avec le système de son et le projecteur qui présente la structure de l’activité ainsi que les paroles imagées des chansons (voir la Figure 1 et le Tableau 1 pour des exemples à la fin de l’article). Ce temps lui permet aussi de se présenter et d’expliquer l’activité aux personnes qui fréquentent l’établissement. À l’arrivée des élèves, on crée des dyades ou des triades avec les élèves et une personne ayant une déficience intellectuelle afin qu’ils puissent les soutenir dans l’utilisation d’instruments de musique et faciliter l’interaction. L’expérience musicale est constituée d’activités rythmiques et vocales animées par Monsieur Jacob, de chants de Noël ainsi que de moments de causerie. Les interactions positives dans les dyades et les triades sont soutenues par les stagiaires en ergothérapie, les ergothérapeutes ainsi que les techniciennes en éducation spécialisée présentes, qui ont pu également assister les élèves dans l’aide à apporter aux personnes qui souhaitent jouer d’un instrument de musique. Les activités musicales se sont toutes conclues par une danse sur des chansons traditionnelles de Noël, une finalité très positive non anticipée par Monsieur Jacob. Lors de la danse, les élèves se sont mêlés aux personnes ayant une déficience intellectuelle pour créer une atmosphère de plaisir et de légèreté. L’amie de Léa, qui se sentait très inconfortable au début de l’activité, a d’ailleurs invité à danser, avec un grand sourire, une personne fréquentant l’établissement. Une observation qui a été significative pour Monsieur Jacob, car elle représente exactement ce qu’il souhaitait avec la réalisation de ce projet. Après le départ des personnes ayant une déficience intellectuelle, Monsieur Jacob a tenu à faire un retour sur l’activité avec ses élèves afin d’entendre leur rétroaction par rapport à leur expérience. Les élèves ont participé activement au retour sur l’activité en partageant leurs constats ou des anecdotes positives. Marianne, Émilie et Véronique ainsi que leurs stagiaires en ergothérapie étaient d’ailleurs présentes lors des retours en groupe afin de réagir aux propos des élèves et bonifier leurs réflexions. L’ensemble des élèves se sont prononcés pour dire que ce fût une belle expérience. Un élève mentionne notamment avoir constaté que, malgré nos différences, nous sommes tous des êtres humains.

*****INSÉRER IMAGES FITURE 1 + TABLEAU 1 *****

DE PRÉCIEUSES RETOMBÉES POUR TOUS ET MÊME PLUS
Cette expérience semble avoir occasionné des bénéfices autant pour les personnes fréquentant le CRDITED, le personnel de l’école accompagnateur que pour les élèves présents et leurs parents. Selon Émilie et Véronique, cette occasion de partager un moment musical a favorisé l’ouverture d’esprit et l’inclusion sociale. La curiosité et la joie étaient omniprésentes lors de ces moments d’échange. Lors des périodes de causerie, les élèves ont posé des questions sur la déficience intellectuelle tant aux personnes fréquentant le CRDITED qu’à leurs intervenants. L’expérience musicale a permis à des jeunes de danser, chanter et avoir du plaisir avec les personnes présentes. Notamment, une élève investie dans l’activité a montré à une personne ayant une déficience intellectuelle comment utiliser un œuf maracas durant la chanson et n’a pas hésité à l’amener avec elle dans sa photo de classe à la fin de l’activité. C’est d’ailleurs elle qui a insisté pour pousser son fauteuil roulant. Des échanges ont aussi pu avoir lieu entre une des personnes du CRDITED qui parle uniquement arabe et une élève qui parlait également cette langue. Cela pourrait être le début d’une belle collaboration avec cette jeune interprète. Effectivement, Marianne mentionne qu’il y a un manque important d’interprètes pour les soutenir dans la communication avec les personnes fréquentant l’établissement. Comme l’école de Léa et Josef est multiethnique, un projet de collaboration avec des jeunes interprètes est brièvement discuté avec l’enseignante de leur classe. À suivre! Marianne raconte aussi avoir constaté que plusieurs élèves ont été impressionnés par les outils de communication utilisés pour faciliter la communication avec les personnes ayant une déficience intellectuelle. Elle raconte qu’une des personnes qu’elle accompagne quotidiennement au CRDITED utilise un tableau Bliss (système de communication qui contient différentes images) et que, pendant les périodes de causerie, les élèves de sa triade lui demandaient ce qu’elle allait faire pendant la période des Fêtes et qu’elle a répondu en pointant aller / famille, soit visiter sa famille. Tout le monde a pu y trouver son compte, et ce, dans l’esprit de Noël. Il se pourrait bien que ces premières rencontres avec des personnes ayant diverses capacités puissent inspirer les élèves dans le choix de leur future carrière en ergothérapie et/ou en éducation spécialisée.

Ce nouveau partenariat entre l’école de Léa et Josef n’est d’ailleurs que le début d’une belle aventure. Effectivement, une des enseignantes ayant accompagné les élèves a discuté avec Marianne de la possibilité de collaborer à nouveau dans le cadre de la pièce de théâtre que ses élèves de sixième année et elle préparent pour la fin de l’année scolaire. Lorsqu’elle a demandé aux élèves si cette collaboration les intéresse, ils ont tous crié « oui » à l’unisson. Pour faciliter les déplacements entre le CRDITED et l’école, elle propose d’ailleurs que ses élèves et elle puissent venir au centre pour accompagner les personnes ayant une déficience intellectuelle jusqu’à leur école. Monsieur Jacob, Émilie, Véronique et Marianne ont également constaté que les personnes ayant une déficience intellectuelle qui ont pu participer plus d’une fois à l’activité musicale étaient plus à l’aise lors des interactions avec les élèves. Ils souriaient davantage, ils semblaient moins timides et se mêlaient aux élèves d’eux-mêmes lors de la danse à la fin de l’activité. Ils s’imaginent donc qu’une deuxième occasion de partager une activité artistique avec les personnes fréquentant le CRDITED serait aussi grandement positive pour les élèves afin de consolider cette première expérience réussie.

Ce projet a aussi eu des retombées pour les parents qui ont entendu parler de cette rencontre au travers des yeux de leur enfant. Plusieurs parents ont écrit à Monsieur Jacob pour le remercier de cette initiative. Un parent lui a écrit qu’il avait écouté son fils lui expliquer en détail les différentes capacités des personnes rencontrées et la façon dont ils se débrouillaient pour communiquer. Ce parent raconte que son fils a été très touché par cette activité et par le fait même, lui aussi. Un autre parent lui écrit que son enfant est revenu à la maison avec les étoiles dans les yeux en lui racontant cette expérience.

ET SI ON SE PERMETTAIT DE RÊVER UN PEU
Les fondements de l’ergothérapie nous guident vers la recherche d’occasions de miser sur la pleine inclusion sociale de l’ensemble des personnes qui font de notre société une communauté riche en diversité. Est-ce utopique de partager le souhait qu’un jour chaque enfant et adolescent ait eu l’occasion de partager une expérience positive auprès d’au moins une personne ayant une déficience intellectuelle dans le but de créer une société juste, plus inclusive et ouverte à la différence? Cette expérience démontre le réalisme d’une démarche collaborative entre différents partenaires qui partagent ce rêve. Ayant cette vision qu’une société pleinement inclusive commence par le partage d’expérience commune dès la jeune enfance, ils ont mis à profit leur contexte de pratique, la proximité de leurs établissements et leurs valeurs d’équité et de justice dans la mise en place d’une activité de Noël où les élèves de cinquième et sixième année du primaire ainsi des classes du point de service Trouble du spectre de l’autisme, dans le cadre de leur cours de musique, sont venus rencontrer les personnes ayant une déficience intellectuelle pour partager un moment musical où le plaisir et la réciprocité étaient la visée ultime. Et si toutes les écoles québécoises faisaient des projets similaires, est-ce que notre rêve deviendrait réalité? 

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¹ Le CRDITED est l’ancienne appellation qui signifie maintenant Centre des Services spécialisés pour la clientèle présentant une déficience intellectuelle ou un trouble du spectre de l’autisme du CIUSSS de l’Estrie – CHUS.

Pour joindre les auteurs : [email protected]

Diffusion de l’activité dans les médias sociaux :

L’activité a fait l’objet d’un article du Centre de services scolaires de la région de Sherbrooke (CSSRS) : https://cssrs.gouv.qc.ca/article/un-noel-musical-inclusif?fbclid=IwAR2wzeV6cXTMVOuRndOM9dzhT8hZiWg-a5wraU9_F4EokL5GS3lQl6FpunA

La vidéo d’une des activités a été publiée sur la plateforme Youtube par le CSSRS:
https://www.youtube.com/watch?v=CLf9YYLoYRE&ab_channel=CentredeservicesscolairedelaR%C3%A9gion-de-Sherbrooke

Radio-Canada a également parlé de cette collaboration musicale à la radio le lundi 12 décembre 2022 (tour de table avec Mathieu Beaumont et son équipe de 5h30 à 11 minutes et 17 secondes du segment) :
https://ici.radio-canada.ca/ohdio/premiere/emissions/Par-ici-l-info/episodes/674236/rattrapage-du-lundi-12-decembre-2022